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Le pic de Hubbert : pourquoi « il en reste » n'est pas la bonne question

En 1956, un géophysicien de la compagnie Shell annonce que la production de pétrole des États-Unis atteindra son maximum autour de 1970, puis déclinera. On le prend pour un pessimiste ; il visera juste à l'année près. M. King Hubbert venait de formuler l'une des idées les plus mal comprises de l'énergie : sur une ressource finie, ce qui compte n'est pas combien il en reste, mais à quel rythme et à quel coût on peut encore l'extraire.

Un géologue qui prédit un pic

Hubbert part d'une évidence géologique. Un gisement de pétrole, on le découvre, on le met en production, il monte en puissance, plafonne, puis décline à mesure qu'il se vide : la pression retombe, le brut se fait rare et difficile. Additionnez tous les gisements d'un pays : chacun à son stade, leur somme dessine une courbe en cloche. La production nationale monte tant qu'on découvre et qu'on exploite plus vite qu'on n'épuise, puis se retourne quand l'épuisement l'emporte. Le sommet, le pic, tombe grosso modo quand la moitié de la ressource récupérable est sortie de terre.

temps →production par an (le débit)le picdéjà extrait≈ la moitié du stockreste à extraire≈ l'autre moitié
Le pic n'est pas la panne : il survient quand la moitié du stock est sortie. Ce qui se retourne au sommet, ce n'est pas la réserve, c'est le débit qu'on peut en tirer.

L'intuition la plus contre-intuitive est là : au pic, il reste encore la moitié du pétrole. Le pic n'est pas une panne sèche, c'est un sommet de débit. Mais la moitié qui reste n'est pas la même que celle qu'on a déjà tirée : on a commencé par les gisements les plus accessibles, les plus concentrés, les plus rentables. Ce qui subsiste est plus profond, plus dispersé, plus pauvre, donc plus lent et plus cher à extraire. La courbe redescend non parce que le sol est vide, mais parce qu'on ne sait plus en tirer autant, aussi vite, aussi bon marché.

L'épreuve des faits

La prédiction de 1956 était un pari risqué : Hubbert annonçait le pic américain quatorze ans à l'avance, à contre-courant de l'optimisme général. La production de pétrole des États-Unis (hors Alaska) a culminé en 1970, exactement dans la fenêtre qu'il avait tracée, puis a décliné pendant quarante ans. À l'échelle mondiale, le pic du pétrole brut conventionnel est situé vers 2006, un constat que l'Agence internationale de l'énergie a fini par reconnaître.

1930197020002020pétrole É.-U. (débit)la prévisionde Hubbert (1956)pic de 1970le schistecoûteux, faiblerendement
Le pic pétrolier américain de 1970, annoncé quinze ans plus tôt : le modèle a vu juste. Le rebond du schiste après 2010, cher et à faible rendement, a repoussé le plafond sans démentir la logique. (Allures qualitatives.)

Alors pourquoi n'avons-nous pas manqué de pétrole ? Parce qu'après 2010, le pétrole de schiste américain a relancé la production au-delà du pic de 1970. On a présenté cela comme un démenti de Hubbert ; c'en est plutôt la confirmation. Le schiste exige des milliers de puits qui s'épuisent en quelques années, une fracturation gourmande en eau et en énergie, des capitaux immenses pour un rendement énergétique faible. C'est très exactement ce que prédit la logique du pic : le facile épuisé, on se rabat sur le difficile, et le difficile coûte cher. Le plafond a été repoussé, pas supprimé, et à un prix énergétique croissant.

« Il en reste » n'est pas la question

C'est ici que se joue le malentendu le plus tenace. À chaque annonce de pic, une objection revient : « mais il reste des décennies de réserves ! » Et c'est vrai. Sauf que la taille du réservoir n'a jamais été la question. Une ressource, ce n'est pas seulement un stock dans le sol ; c'est un débit qu'on en tire, année après année, et ce débit a un plafond physique. On peut être assis sur un océan de pétrole et ne pas parvenir à le pomper assez vite pour une économie qui, elle, exige toujours plus.

ce qu'ilreste dans le solencore vastele stockle débitplafonne,puis déclineLa vraie questionnon pas « combien reste-t-il ? »mais « à quel rythme, à quel coût ? »le facilele moyenle difficileon prend le facile d'abord →énergierendueen baisse
Le sol regorge encore de ressources : la question n'a jamais été « en reste-t-il ? », mais à quel débit et à quel coût énergétique, car on a toujours commencé par le plus facile.

Et derrière le débit se cache une grandeur plus décisive encore : le rendement énergétique, l'EROI : l'énergie qu'un baril rapporte comparée à celle qu'il a fallu dépenser pour l'obtenir. Les premiers puits texans jaillissaient presque seuls : un baril investi en rendait des dizaines. Le brut d'aujourd'hui, offshore profond, sables bitumineux, schiste, en rend beaucoup moins. La ressource ne disparaît pas ; c'est son rendement qui s'effondre. Et sous un certain seuil, l'énergie nette utile à la société, celle qui reste une fois déduite l'énergie de l'énergie, chute bien plus vite que la production brute. C'est la « falaise » que détaille notre fiche sur l'EROI.

Ce que le rapport Meadows en fait

Le pic de Hubbert n'est pas une curiosité pétrolière : c'est l'un des rouages du modèle World3. Dans le rapport Meadows, le retournement du scénario central ne vient pas d'une pénurie soudaine, mais précisément de ce mécanisme : à mesure que les ressources faciles s'épuisent, une part croissante du capital industriel part obtenir les ressources plutôt que de produire tout le reste : biens, services, agriculture, santé. Les modélisateurs ont un nom pour cette variable : la fraction du capital happée par l'extraction. Quand elle grimpe, le reste de l'économie s'étiole, même si le sol contient encore de quoi faire.

Autrement dit, le pic de Hubbert et le pic de nombreuses autres ressources non renouvelables (cuivre, phosphore, certains métaux) ne se manifestent pas comme un mur, mais comme une marée montante de coûts. Ce n'est pas « il n'y en a plus », c'est « il en faut toujours plus pour en avoir autant ». La bonne question n'est jamais « combien reste-t-il ? » ; c'est « à quel rythme, et à quel prix pour le reste de la société ? ».

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le pic de Hubbert ?

C'est le moment où la production d'une ressource non renouvelable, le pétrole le plus souvent, atteint son maximum avant de décliner. Le géophysicien M. King Hubbert a montré en 1956 que la production d'un gisement, d'un pays ou de la planète suit une courbe en cloche, dont le sommet tombe quand environ la moitié de la ressource extractible a été consommée. Le pic n'est donc pas l'épuisement : c'est le sommet du débit.

Le pic de Hubbert a-t-il eu lieu ?

Oui, pour le pétrole conventionnel. Hubbert avait prévu dès 1956 que la production des États-Unis (hors Alaska) culminerait vers 1970 : elle l'a fait précisément à cette date. À l'échelle mondiale, l'Agence internationale de l'énergie a reconnu que la production de pétrole brut conventionnel avait atteint son pic vers 2006. Ce qui a repoussé le plafond global, c'est le pétrole non conventionnel, schiste et sables bitumineux, beaucoup plus coûteux à extraire.

Pourquoi le schiste n'invalide-t-il pas le modèle ?

Parce que le modèle porte sur le débit et le coût, pas sur l'existence de la ressource. Le pétrole de schiste a bien relancé la production américaine après 2010, mais au prix d'un rendement énergétique faible, de puits qui s'épuisent en quelques années et d'investissements colossaux. Il illustre exactement la logique de Hubbert : quand le facile est épuisé, on passe au difficile, plus cher en énergie et en capital.

S'il reste du pétrole, où est le problème ?

Le problème n'a jamais été la quantité restante, mais deux choses : le rythme auquel on peut l'extraire (le débit, qui plafonne) et l'énergie qu'il faut dépenser pour l'obtenir (le rendement, ou EROI, qui décline). On a toujours commencé par les gisements les plus faciles ; ce qui reste est plus profond, plus dispersé, plus pauvre. Extraire ces ressources détourne une part croissante de l'économie vers la seule production d'énergie.

Pour aller plus loin

Le pic dit quand le débit se retourne ; l'EROI dit pourquoi c'est plus grave qu'il n'y paraît, et une histoire de l'énergie raconte le siècle d'abondance qui nous y a menés. Pour voir la mécanique à l'œuvre à l'échelle du monde entier, le rapport Meadows met le pic des ressources en scène, scénario par scénario.

Repères : M.K. Hubbert, Nuclear Energy and the Fossil Fuels, American Petroleum Institute, 1956 · Agence internationale de l'énergie, World Energy Outlook, 2010 (pic du brut conventionnel vers 2006) · C.A.S. Hall & K. Klitgaard, Energy and the Wealth of Nations, Springer · D. Meadows et al., The Limits to Growth, 1972.