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Le découplage : la croissance verte peut-elle exister ?

C'est la promesse qui réconcilierait tout le monde : continuer à faire croître l'économie tout en réduisant son empreinte sur la planète. On l'appelle le découplage : séparer la courbe du PIB de celle des émissions et des ressources consommées. La « croissance verte » repose entièrement sur cette idée. Mais derrière le mot se cachent deux notions très différentes, et les données mondiales racontent une histoire plus rugueuse que le slogan.

Deux mots pour deux réalités

Tout dépend d'un adjectif. Le découplage relatif signifie que l'impact augmente moins vite que le PIB : on émet plus de CO₂, on consomme plus de matières, mais chaque euro de richesse en réclame un peu moins qu'avant. C'est le sens faible, et il est presque universel : depuis la révolution industrielle, nous n'avons cessé de produire davantage de valeur par tonne et par kilowattheure. Le découplage absolu exige tout autre chose : que l'impact baisse en valeur absolue pendant que le PIB continue de monter. Que la courbe des émissions se retourne et descende, année après année, sans que l'économie cesse de croître.

Découplage relatifl'impact monte, mais moins vitePIBimpactl'écart se creuse, mais tout monteDécouplage absolul'impact baisse, le PIB montePIBimpactle seul qui compte pour la planète
Le mot « découplage » recouvre deux réalités très différentes. Presque tous les succès annoncés sont relatifs : l'impact continue de croître, un peu moins vite. Seul le découplage absolu, durable et assez rapide, protège la planète.

La confusion entre les deux nourrit la plupart des malentendus. Un pays annonce « découpler sa croissance de ses émissions » ; on comprend que ses émissions baissent, alors qu'elles montent simplement moins vite que son PIB. Seul le découplage absolu compte pour la planète, et encore faut-il qu'il soit global (pas seulement local), durable (pas un accident conjoncturel) et surtout assez rapide pour rester sous les limites. Trois conditions, pas une seule.

Ce que disent les données

La bonne nouvelle d'abord : le découplage absolu n'est pas impossible. Une trentaine de pays riches, dont le Royaume-Uni, la France et l'Allemagne, ont fait baisser leurs émissions territoriales de CO₂ tout en poursuivant leur croissance. La preuve qu'on peut casser le lien mécanique entre PIB et carbone.

Mais trois réserves de taille tempèrent l'enthousiasme. D'abord, ces baisses sont territoriales : elles comptent le CO₂ émis sur le sol national, pas celui contenu dans les produits importés. Quand on mesure l'empreinte carbone réelle, importations comprises, une bonne part du découplage s'évapore : on n'a pas tant réduit ses émissions que délocalisé ses usines. Ensuite, le carbone n'est pas tout : l'empreinte matières (métaux, minéraux, biomasse, matériaux de construction) ne montre, elle, aucun découplage absolu à l'échelle mondiale. Elle a suivi le PIB de près et plus que doublé depuis 1970.

1970199020102020indice (1970 = 100)PIB mondialempreinte matièresce qu'il faudrait : une baisse
À l'échelle mondiale, l'extraction de matières premières a suivi le PIB de près et plus que doublé depuis 1970. Aucun découplage absolu global des matières n'est observé, soit l'inverse de ce que la soutenabilité exigerait. (Allures d'après l'ONU / UNEP et les revues de Haberl et al.)

Enfin, le rythme. Même là où il existe, le découplage absolu du carbone est bien trop lent pour les objectifs climatiques : il faudrait des baisses de plusieurs pour cent par an, tenues pendant des décennies, quand on observe au mieux de faibles reculs. La revue la plus complète à ce jour, celle de Haberl et al. (2020), qui passe au crible plus de huit cents études, conclut qu'il n'existe aucune preuve d'un découplage absolu, global et suffisamment rapide pour concilier croissance continue et soutenabilité. Le rapport Decoupling Debunked (Parrique et al., 2019) tire la même conclusion.

Pourquoi c'est si difficile : l'effet rebond

Une raison profonde revient sans cesse : l'effet rebond, ou paradoxe de Jevons. Dès 1865, l'économiste William Stanley Jevons remarquait que les machines à vapeur plus efficaces, loin de réduire la consommation de charbon, l'avaient augmentée, parce qu'en rendant le charbon plus utile, elles en avaient multiplié les usages. Le mécanisme est toujours là : gagner en efficacité fait baisser le coût, et un coût plus bas appelle plus de consommation.

Plus d'efficacitémoteurs, ampoules, isolationCoût par usage ↓ça coûte moins cher d'agirOn en fait pluson roule, on chauffe, on achèteimpact total : stable, voire en hausseLe paradoxe de Jevonsce que l'efficacité économise, la consommation le reprend
L'effet rebond : une part des gains d'efficacité est réinvestie en consommation supplémentaire. C'est pourquoi « faire mieux » ne suffit pas toujours à « faire moins ».

L'efficacité reste indispensable, mais elle ne suffit pas à elle seule. Tant que l'économie est organisée pour croître, une part des gains d'efficacité est systématiquement réinvestie en volume : plus de kilomètres, plus de surface, plus d'appareils. « Faire mieux » ne se traduit en « faire moins » que si un mécanisme (un prix, une norme, une sobriété choisie) empêche le rebond de tout reprendre.

Ce que le rapport Meadows en disait déjà

Cette leçon n'est pas neuve : elle est au cœur du rapport Meadows. Parmi ses scénarios figure un pari technologique tous azimuts : ressources doublées, pollution divisée, rendements agricoles accrus, efficacité multipliée. Le résultat, dans le modèle, est instructif : la technologie repousse le retournement de plusieurs décennies, mais ne l'annule pas. Chaque limite repoussée en révèle une autre, et le déclin, quand il vient, est plus brutal pour avoir été différé. C'est le même enseignement que le découplage : la technique achète du temps, elle n'abolit pas les limites d'un monde fini.

La question du découplage n'est donc pas idéologique, mais empirique, et c'est ainsi qu'il faut la traiter, sans catastrophisme ni pensée magique. À ce jour, la croissance verte au sens fort, celle d'un découplage absolu, mondial, durable et assez rapide, reste une hypothèse que les données ne confirment pas. Ce constat n'interdit pas d'agir ; il déplace la question. Non plus « comment croître en polluant moins ? », mais « comment faire prospérer une société dont l'empreinte matérielle, elle, cesse de croître ? ». C'est précisément l'objet des solutions que ce site explorera.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le découplage ?

C'est la séparation entre la croissance économique (le PIB) et son impact sur l'environnement (émissions de CO₂, extraction de matières, énergie). On parle de découplage relatif quand l'impact continue d'augmenter, mais moins vite que le PIB ; de découplage absolu quand l'impact diminue en valeur absolue pendant que le PIB continue de croître. Seul le second permettrait une « croissance verte » soutenable.

La croissance verte est-elle possible ?

Un découplage absolu des émissions de CO₂ a été observé dans plusieurs pays riches, ce qui prouve qu'il n'est pas impossible. Mais les grandes revues scientifiques (Haberl et al. 2020, qui analyse plus de 800 études) ne trouvent aucun découplage absolu à l'échelle mondiale, ni pour les matières, ni assez rapide, ni assez durable pour rester dans les limites planétaires. À ce jour, rien ne prouve qu'une croissance verte généralisée soit possible au rythme requis.

Quelle différence entre découplage relatif et absolu ?

Le découplage relatif est courant et ancien : depuis deux siècles, on produit toujours plus de richesse par tonne de matière ou par unité d'énergie. Mais tant que la production totale croît plus vite que l'efficacité, l'impact absolu augmente quand même. Le découplage absolu, lui, exige que la courbe d'impact se retourne et descende. C'est beaucoup plus rare, et jamais observé au niveau mondial pour l'ensemble des ressources.

Qu'est-ce que l'effet rebond ?

Aussi appelé paradoxe de Jevons, c'est le phénomène par lequel les gains d'efficacité sont partiellement repris par une hausse de la consommation. Une voiture qui consomme moins coûte moins cher au kilomètre, donc on roule davantage ; un logement mieux isolé pousse à chauffer plus de surface. L'efficacité seule ne garantit donc pas une baisse de l'impact total : elle peut même l'accompagner d'une hausse.

Pour aller plus loin

Le découplage interroge la croissance ; le rapport Meadows en modélise les limites, et la falaise de Sénèque montre ce qui arrive quand on force un système au-delà de ses capacités. Pour comprendre pourquoi l'énergie, en particulier, résiste au découplage, l'EROI et le pic de Hubbert en donnent les clés.

Repères : H. Haberl et al., A systematic review of the evidence on decoupling of GDP, resource use and GHG emissions, Environmental Research Letters, 2020 · T. Parrique et al., Decoupling Debunked, European Environmental Bureau, 2019 · Programme des Nations unies pour l'environnement (International Resource Panel), Global Resources Outlook · W.S. Jevons, The Coal Question, 1865 · D. Meadows et al., The Limits to Growth, 1972.